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Les bébés dont on voudrait faire des centenaires

Une habile campagne publicitaire affirme que 50% des enfants nés en 2014 vivront au-delà de 100 ans. C’est faux, bien sûr! La preuve en chiffres.

Ceux qui l’ont vu s’en souviennent encore, même si l’événement remonte à plus de trente ans. L’une des premières campagnes publicitaires à utiliser la technique de l’aguichage (capter l’attention du spectateur par un message de communication en plusieurs étapes) remonte à l’automne 1981. Sur une affiche format mondial, une splendide jeune femme en bikini faisait une promesse sur une plage paradisiaque: «Le 2 septembre, j’enlève le haut.» Le jour dit, le mannequin dévoile sa poitrine sur de nouvelles affiches et prévient: «Le 4 septembre, j’enlève le bas.» La France retient son souffle et, 48 heures plus tard, parole tenue, la jeune femme est nue, mais de dos, avec le message: «Avenir, l’annonceur qui tient ses promesses… »

Dans un tout autre genre, le spot publicitaire qui, le mois dernier, nous a montré la rencontre de Reine et de Léonie utilise la même technique. Sur les écrans de la RTS, on voyait une très vieille dame émue câliner un bébé de quelques jours seulement. Avec un commentaire final écrit en surimpression: «Un nouveau-né sur deux vivra jusqu’à 100 ans. Il est temps d’y penser.» Et une signature:  Nousvivonstoujourspluslongtemps.ch». Or, sur le site ainsi indiqué, pas de mention – dans un premier temps – de l’auteur du spot. Jusqu’au jour où il se dévoile quand même et précise: «Depuis plus de 150 ans, Swiss Life symbolise la prévoyance complète et s’estime responsable de lancer un large débat sur l’espérance de vie en hausse.»

Une projection fantaisiste

Le désir de lancer un débat, on le comprend bien, puisque le Conseil fédéral a mis, à la fin de l’année dernière, sa réforme «Prévoyance vieillesse 2020» en consultation(1). Or, les assureurs, qui gagnent des sommes considérables avec la gestion du 2e pilier, ont tout intérêt à allonger le plus possible l’espérance de vie du citoyen suisse, de façon à, ensuite, justifier la réduction des rentes qu’ils peuvent lui ristourner. C’est, notamment, avec ce genre d’arguments que les caisses de pension ont mené campagne pour l’abaissement du taux de conversion, largement refusé en votation populaire, en mars 2010, mais que la Confédération remet au goût du jour dans son projet.

La campagne publicitaire serait donc de bonne guerre, même si Swiss Life jure qu’elle n’a pas d’objectif politique. Reste qu’il faudrait au moins qu’elle se fonde sur des chiffres exacts, ce qui n’est vraiment pas le cas. En fait, il n’y a que le démographe américain James Vaupel, de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste (Allemagne), pour oser une telle hypothèse, en spéculant sur les progrès à venir de la médecine. En revanche, aucune statistique reconnue, aucune échelle de longévité utilisée en Suisse dans le domaine de la prévoyance professionnelle et aucune étude sérieuse n’estiment qu’un enfant sur deux, nés en 2014, va devenir centenaire.

Au contraire, la recherche suisse la plus aboutie en la matière, menée par le Service vaudois de recherche et d’information statistiques (SCRIS) et publiée en décembre 2009 par l’Office fédéral de la statistique (OFS)(2), estime que «pour la génération 1950, les proportions de centenaires attendues sont de 4,4% (hommes) et de 9,2% (femmes). Quant à la génération 2010, qui atteindra 100 ans au début du XXIIe siècle, les tables calculées indiquent 14% et 22%.» On est donc très loin, même si la hausse est impressionnante, des 50% annoncés par Swiss Life!

L’enjeu politique

Tout le monde, en revanche, s’accorde à constater le vieillissement de la population. Et le point crucial consiste, politiquement du moins, à mesurer la durée de vie d’un retraité à 65 ans. Or, pour ce faire, il faut non pas se fonder sur la seule espérance de vie de la personne née en l’an XYZ, mais sur le temps qu’il lui reste à vivre si elle est d’ores et déjà arrivée à 65 ans (lire encadré).

Prenons l’exemple d’un homme né en 1950. A sa naissance, son espérance de vie était de 77,2 ans (voir tableaux). Mais, aujourd’hui, à 65 ans, sa durée de vie est estimée à 21,1 ans et il devrait donc vivre, en moyenne, jusqu’à 86,1 ans.

C’est une projection plutôt optimiste. Les deux autres tables couramment utilisées en Suisse estiment qu’il vivra encore et en moyenne 20,5 ans (VZ 2010, projeté en 2015) et 19,94 ans (LPP 2010, projeté en 2014), respectivement 23,2 ans et 22,25 ans pour les femmes.

Or, c’est en fonction de ces projections, mais aussi du rendement du capital (tout aussi difficile à estimer) lors de sa consommation, que le taux de conversion peut être fixé. Prenons l’exemple d’un assuré disposant d’un 2e pilier équivalant à 300 000 fr. Si le taux de conversion est, comme aujourd’hui, de 6,8%, il va toucher une rente annuelle de 20 400 fr. A la fin de sa 65e année, il reste donc un capital de 279 600 fr., augmenté des intérêts que le solde a rapporté durant toute l’année. Et ainsi de suite jusqu’à épuisement du fonds… Si cet événement arrive avant le décès du bénéficiaire, la caisse de pension devra puiser dans ses réserves, puisque la rente est assurée à vie.

Moralité: le taux de conversion est déterminé sur une double estimation, démographique et boursière. Il s’agit donc de convaincre tant les politiciens que le quidam, dont on a vu en mars 2010 qu’il peut avoir le dernier mot. Reine et Léonie y auront-elles contribué?

(1)Lire notre enquête «Nos rentes sont-elles de nouveau menacées» (12/2014).
(2)«La mortalité par génération en Suisse», de Jacques Menthonnex, du SCRIS.

Christian Chevrolet

Bonus web: tous les liens permettant de voir les vidéos ou de consulter les documents mentionnés dans cet article.