
Petits, grands ou gros, on est tous égaux
GROSSOPHOBIE Les patients en surpoids ne veulent plus être montrés du doigt: l’obésité est une maladie chronique et complexe, que la volonté seule ne permet pas de guérir.
«Ce n’est pas compliqué: il n’y a qu’à manger moins et bouger plus. Vous ne prenez pas soin de vous!» Céline
Gremaud n’a pas eu besoin de se creuser la tête longtemps pour les répliques de la vidéo de sensibilisation à la grossophobie dans laquelle elle joue la principale protagoniste face à un praticien borné (voir photo). Dans la deuxième partie du film, son interlocuteur prend les maux de sa patiente avec sérieux. «J’ai vécu les deux situations», raconte la jeune Vaudoise.
Tourné à Vevey par l’association Eurobesitas, le clip récemment mis en ligne fait le buzz jusqu’au Canada en mettant le doigt sur l’incompréhension du public et d’une partie du personnel soignant envers les personnes souffrant d’obésité. «Le corps médical est parfois désarmé faute d’équipement adéquat et de connaissances», explique Lucie Favre, responsable de la consultation de prévention et traitement de l’obésité au CHUV.
Les choses sont, heureusement, en train de changer. Au CHUV, un projet interdisciplinaire est en chantier pour que, du brancard à la table de radiologie, en passant par les brassards des tensiomètres, accessoires et mobilier permettent de soigner correctement et dignement les patients en surpoids. «Nous n’avons pas rencontré de résistance auprès du personnel soignant qui reconnaît les besoins et souhaite améliorer la prise en charge de ces patients» constate la spécialiste. De son côté, Céline Gremaud a trouvé des médecins bienveillants qui lui ont donné des outils pour soulager ses douleurs. Grâce à une physiothérapeute adéquate, elle fait désormais du renforcement musculaire adapté à sa morphologie.
Régimes miracles, effet yoyo
Pour dépasser les «yakas» réducteurs dans le milieu médical et la population en général, il faut décortiquer le mécanisme de cette maladie chronique complexe et récidivante. On parle d’obésité quand l’indice de masse corporelle (IMC) dépasse 30 kg/m2, soit par exemple 82 kilos pour une taille de 1,65 m, ou 100 kilos pour 1,80 m.
Cet excès de poids témoigne souvent d’un passé douloureux: face au deuil, aux violences sexuelles ou à un contexte familial douloureux, la nourriture console et protège. Mais une fois que les kilos sont là, difficile de les faire disparaître. Commence alors le cercle vicieux: la honte d’être encombrant pèse sur le moral, sans parler du regard d’autrui.
Les personnes en surpoids ont pourtant une volonté de fer: elles ont souvent déjà perdu des dizaines, voire des centaines de kilos… pour les reprendre ensuite. Notre corps est en effet, depuis des millénaires, programmé pour stocker des calories pour ne manquer de rien. Si on le prive brutalement de nourriture, des mécanismes de défense se mettent en marche pour éviter de perdre du poids ou le récupérer dès que l’apport calorique redevient normal.
C’est l’effet yoyo, dévastateur pour le système cardiovasculaire et l’organisme. Sur la durée, le patient ne perd pas un gramme. Au contraire: l’obésité commence souvent par une succession de régimes mal gérés.
S’aimer soi-même pour aller mieux
Pour être efficace, le traitement contre l’obésité doit être axé sur le long terme, avec une prise en charge globale et ce, même si on le complète par des médicaments ou une opération (lire encadré). «L’approche commence par l’écoute» détaille Lucie Favre. Pour le patient, c’est souvent un soulagement de comprendre qu’il souffre d’une maladie pour retrouver l’estime de soi.
Vient ensuite un bilan de santé complet pour diagnostiquer les éventuels effets secondaires (diabète, hypertension, problèmes cardiovasculaires, inflammation du tissu adipeux). Psychologues et diététiciens cherchent ensuite comment on en est arrivé là pour aider le patient à changer son rapport à la nourriture: il s’agit de réveiller les sensations d’appétit, de plaisir et de satiété.
Cette démarche est aussi au centre des ateliers organisés par Eurobesitas. Ils aident à faire face à la stigmatisation et à retrouver l’estime de soi. L’association propose encore des séances d’hypnose et des activités physiques ludiques adaptées. Récemment créée, l’association de patients Perceptio Cibus organise pour sa part des groupes de parole et des rencontres, ainsi que de la marche rapide. «Nous offrons le soutien de personnes expertes, elles-mêmes concernées et neutres par rapport au monde médical», explique la présidente Katja Schläppi.
«Le but du traitement, relève Dominique Durrer, spécialiste en médecine interne générale et en prise en charge de l’obésité, présidente d’Eurobesitas, n’est pas de fondre de 60 kilos, mais de stabiliser le poids sur la durée. Une diminution de 5% à 10% améliore déjà les facteurs de risque cardio-vasculaire et du diabète.» «Quand on prend conscience du fonctionnement de son corps et qu’on en reprend le contrôle, on a un sentiment de libération», confirme Katja Schläppi.
«Aujourd’hui, je revis», se réjouit Céline Gremaud, consciente désormais que sa valeur ne dépend pas de son poids. La jeune femme mange sainement et est très active. «Je ne laisserai pas mon poids être une limite. Tout ce que je demande, c’est d’avoir les mêmes droits que les autres: faire du parapente m’est ainsi interdit. Nous vivons dans un monde standardisé, mais je suis sûre qu’un changement est possible!»
Claire Houriet Rime


