
Microplastiques: on s’en lave les mains?
COSMETIQUE Les microbilles de plastique contenues dans certains produits pour le corps polluent les mers, empoisonnent la faune aquatique et finissent, en fin de compte, dans notre estomac. La France les interdit désormais, pas la Suisse.
C’est l’histoire d’une multitude de microbilles en plastique, tellement micro (leur taille est inférieure à 0,1 mm) qu’elles passent à travers les filtres des stations d’épuration et se retrouvent dans les rivières, les lacs, les mers et les océans. Pourquoi? Parce qu’on les utilise, notamment, dans des produits pour le corps et qu’elles prennent donc le chemin de ces stations lorsqu’on se lave les mains. Or, une fois qu’elles ont passé à travers les mailles et se retrouvent dans les eaux, les poissons, les mollusques ou les crustacés les confondent avec le plancton et les avalent massivement. Evidemment, ce n’est pas bon pour la faune aquatique, d’autant que ces microparticules ont la mauvaise idée d’absorber les autres polluants flottants ici et là. Mais ce n’est pas bon non plus pour le consommateur, qui se trouve à l’autre bout de la chaine alimentaire. C’est donc une histoire triste mais vraie.
Primaire et secondaire
On distingue deux catégories de microplastiques:
⇨ les particules primaires, fabriquées directement à cette taille pour une utilisation industrielle (cosmétique, granulés de préproduction, etc.);
⇨ les particules secondaires, qui proviennent de la dégradation de morceaux de plastique plus grands (bouteilles, sacs, emballages, mousses, etc.) sous l’effet de l’oxygène, des UV, de la chaleur ou encore d’une friction mécanique (vent, vagues, etc.).
Les microbilles qu’on trouve dans les cosmétiques font partie du premier groupe et sont vraiment minuscules: les microplastiques ont moins de 5 mm, mais les microbilles entre 0,1 et 0,02 mm! Dans les gommages, elles permettent d’exfolier la peau, dans les shampoings d’améliorer la consistance, dans les crèmes de soin d’assurer le liant, etc. Efficace, peu chères et sans coloration excessive, on les trouve aussi dans les dentifrices, les sprays pour cheveux ou les bains moussants dès le début des années 90 jusqu’à aujourd’hui. Mais de moins en moins, car – pour une fois – de nombreux fabricants* n’ont pas attendu que tombe l’interdiction pour les troquer avec des produits plus naturels.
De la lotion à notre estomac
Car même si elles ne constituent que 0,1% des plastiques qui polluent tant l’eau des océans, des mers que des lacs et des rivières (lire encadré), les microbilles issues des cosmétiques ont suscité une prise de conscience assez remarquable sur le plan mondial. D’abord parce que 0,1%, cela représente quand même 250 tonnes, ce qui n’est pas rien! Mais aussi parce qu’elles peuvent aisément être remplacées par des produits naturels, comme des granulés de coquille de noix ou à base de cellulose. Et enfin parce qu’il est prouvé qu’elles sont avalées par les poissons et les mollusques qui, eux-mêmes, finissent souvent dans nos estomacs!
Or, non seulement les microplastiques contiennent des additifs comme les phtalates ou le bisphénol, mais – tels des éponges – ils absorbent aussi des polluants peu solubles dans l’eau et qui cherchent à se fixer sur des corps solides. Ce que font notamment les biphényles polychlorés (BPC) et les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Rien de très appétissant!
Certes, aucune étude n’a encore formellement prouvé que ces microbilles passent à travers l’intestin des poissons. Or, normalement, nous ne mangeons que leur chair. Mais nous dégustons bel et bien l’intégrité des mollusques ou des crustacés qui, eux aussi, les absorbent au même titre que le phytoplancton.
La preuve: la rédaction de A Bon Entendeur (ABE)* a fait analyser, fin 2015, 13 échantillons de moules vendues en Suisse romande. Ils étaient tous pollués, puisqu’ils contenaient entre 15 et 67 microparticules de plastique pour 100 g de chair. Quelques mois avant, une même étude belge avait donné des résultats à peu près similaires. Les scientifiques qui l’avaient mené ont toutefois calculé que, en mangeant des moules contaminées par une concentration maximale de HAP, la dose ingurgitée serait 10 000 fois inférieure à celle considérée comme dangereuse par l’OMS.
«Mais on ne mange pas que des moules, précisait à ABE André Cicolella, toxicologue et président du Réseau Environnement Santé. En consommant un produit confiné dans une boîte de conserve, vous allez, par exemple, avaler du bisphénol, car le plastique utilisé pour le revêtement intérieur en contient.» Il faut donc tenir compte de l’addition de toutes ces mini doses, mais aussi de leur possible effet cocktail (tel produit provoque tel effet uniquement s’il est associé à un autre) et d’une découverte relativement récente en toxicologie: dans certains cas, plus la dose est petite, plus les conséquences sont graves.
Pas d’interdiction en Suisse
C’est pourtant en relevant la très faible participation des plastiques issus des cosmétiques à la pollution des mers que le Conseil fédéral a répondu à une motion* demandant, en 2016, l’interdiction des microplastiques dans les produits cosmétiques. Il a estimé qu’une telle décision «serait disproportionnée», tout en saluant les entreprises qui renoncent volontairement* et en précisant qu’il suivait le sujet avec attention, notamment au sein de l’UE et de l’OCDE.
Or, entre temps, les choses se sont précipitées. Une telle interdiction est entrée en vigueur au début de l’année en France. Mais selon une récente enquête de On en Parle (RTS)*, la Belgique, les Etats-Unis, le Canada, la Corée du Sud, Taïwan, ainsi que l’Australie feront de même cet été. Et le Royaume-Uni, la Suède, l’Italie, l’Irlande et les Pays baltes devraient suivre le mouvement. Un raz-de-marée pour une goutte d’eau, mais un symbole fort!
En attendant l’inévitable mais tardif alignement helvétique, il ne reste plus qu’à éviter les produits mentionnant dans la liste (obligatoire) des ingrédients: polyéthylène, polypropylène et polyacrylate.
Laurent Hêche


