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Comment la Suisse a fait plier Google

Les prises de vue des rues helvètes ont disparu de Google Street View par pans entiers. Face aux exigences des autorités suisses, le géant américain a baissé les bras.

Se balader le long de la 5e Avenue de New York, dans les ruelles du vieux Kyoto ou même sur le front de mer d’Ushuaïa, la ville la plus australe du monde, est possible en quelques clics depuis mai 2007, date de lancement du service de navigation virtuelle Google Street View. A partir d’un point de départ choisi sur Google Maps, l’internaute est transporté dans la rue et peut s’y déplacer en avançant au moyen des flèches qui apparaissent en surimpression. Le territoire suisse est couvert, lui, depuis 2009. Ou plutôt, était... Car, depuis l’été dernier, date du renouvellement des images, de nombreux trous sont apparus au beau milieu des villes. A Lausanne et à Fribourg, par exemple, impossible de se parachuter sur la place de la Gare. Disparues aussi, les vues du rond-point de Rive et de la rue de Chantepoulet, à Genève, ou de la Marktgasse bernoise.

 Cinq «trous» au kilomètre

Pourquoi ces trous, qui n’existaient pas en 2009? Ils s’expliquent par le retrait de toutes les images prises dans un rayon de 70 m autour d’institutions jugées sensibles, à commencer par les écoles, les établissements médicaux et les institutions judiciaires. Etablie de concert avec le préposé fédéral à la protection des données et les cantons, la liste est longue. Assez, notamment, pour priver d’images cinq portions du trajet «gare de Lausanne – Saint-François» via l’avenue Georgette, soit 350 des 1000 m du parcours! Tout cela crée des culs-de-sac virtuels qui empêchent l’internaute de suivre le cours des rues, puisque l’interface ne permet pas de «sauter» jusqu’à la prochaine zone couverte.

Ce retrait est la conséquence d’un arrêt du Tribunal fédéral de 2012, interprété à tort, à l’époque, comme une victoire pour Google. L’instance suprême avait, en effet, renoncé à contraindre le géant du web à anonymiser totalement les individus involontairement photographiés pour l’occasion. Ils ne le sont, en effet, qu’en partie, car le système de floutage automatique de Google n’est pas fiable à 100%. En revanche, à proximité des établissements sensibles, le TF a décidé de ne pas tolérer d’exception.

Le hic? La concentration de tels établissements dans le tissu urbain s’est avérée si importante qu’elle rompait totalement le maillage des zones couvertes dans les villes – une situation sans précédent sur le plan mondial, pays non couverts exceptés. L’entreprise s’est donc trouvée devant le choix suivant: retoucher manuellement toutes les images prises dans ces zones ou renoncer carrément à les publier. Elle a fini par opter pour la seconde solution.

 L’exception suisse

«La Suisse est probablement le seul pays où un tribunal a demandé à Google l’anonymisation totale autour des institutions sensibles», se réjouit le préposé fédéral à la protection des données par la voix de son porte-parole. Selon lui, l’intérêt particulier à ce que la protection de la personnalité soit scrupuleusement respectée justifie une telle mesure.

Du côté de Google suisse, le porte-parole Samuel Leiser confirme que la firme a pris cette décision de retrait «afin de respecter les exigences du préposé et du Tribunal fédéral». Il ajoute qu’elle n’a, pour l’instant, pas l’intention de retravailler les images retirées pour les réintroduire, ni de se battre pour que l’exception suisse change. Reste à savoir si les internautes suisses, qui étaient près de 60% à utiliser Google Street View en 2011, resteront convaincus de l’utilité du service. Chacun pourra juger de la couverture restante en quelques clics (lire encadré).