
Edito: Victoire à la Pyrrhus
A force de toujours vouloir le meilleur, on finit parfois par tout perdre. C’est peut-être ce que se dit, sans l’avouer publiquement, le préposé à la protection des données, lui qui a pourtant réussi à faire plier le géant Google. En 2012, en effet, le Tribunal fédéral adjurait le géant américain d’anonymiser intégralement les individus photographiés pour alimenter les plans visuels de son service Street View (lire page 25). Une exigence qui ne concerne que les «zones sensibles» (rayon de 70 mètres autour des écoles, des établissements médicaux, des institutions judiciaires, etc.), mais suffisantes pour parsemer les balades virtuelles de lacunes couvrant 80% de certains quartiers!
Car, il fallait s’en douter, plutôt que de collaborer et de flouter à la main les visages insuffisamment dissimulés, Google a préféré retirer les prises de vue où l’internaute pouvait les voir, créant – dès lors – des kilomètres d’impasses, puisque le programme ne permet pas de sauter par-dessus l’obstacle. La Suisse peut donc se targuer d’avoir obligé le mastodonte du net à scrupuleusement respecter la vie privée de ses citoyens mais, du coup, elle souffre d’une tare qui ne va certainement pas favoriser l’afflux des touristes dans les centres-villes. Il est, en effet, de plus en plus fréquent de choisir un lieu de séjour – hôtel inclus – en visualisant, au préalable, son environnement grâce à ce service. Alors, lorsque c’est possible partout sauf en Suisse, on peut parler de dommage colatéral.
C’est le roi Pyrrhus qui déclarait, en constatant les pertes subies au combat: «Si nous devons remporter une autre victoire sur les Romains, nous sommes perdus.» Entre le respect de la personnalité et l’habitude irréversible de tout pouvoir visiter derrière un écran, faudra-t-il un jour choisir?
Christian Chevrolet

