
Ce bus renversé n’existe pas
Les vidéos truquées pullulent sur la Toile et il n’est pas toujours évident de distinguer le vrai du faux. Quelques astuces peuvent vous aider.
A la mi-janvier 2010, la vidéo d’un accident spectaculaire à Lyon enflamme internet. Perturbé par un olibrius gesticulant au milieu de la route, un chauffeur de bus perd le contrôle de son véhicule qui zigzague et finit par se renverser violemment dans un fracas de verre brisé. La TV française s’empare de l’affaire. «La place Bellecour est bien réelle, mais ce bus n’a jamais existé», explique le reportage. Il s’agit d’un «fake», un trucage réalisé par Romain Bourzeix, un jeune homme de 21 ans qui venait de terminer ses études en graphisme. Quelques complices ont été filmés gesticulant et fuyant un danger imaginaire sur la place déserte, puis un faux bus modélisé en 3D a été superposé sur les images. Un travail remarquable, mais qui comportait quelques imperfections, d’après un spécialiste: des vitres trop noires, des roues qui ne se plient pas à l’embardée et une vitesse irréaliste pour un tel véhicule. «Je l’ai fait parce je cherchais un emploi. Cela ne m’a pas aidé, mais j’ai gagné la reconnaissance de mes parents, fiers de mon travail», résume aujourd’hui l’auteur. Sa vidéo a été visionnée près d’un million de fois, rien que sur YouTube.
N’importe qui peut y arriver
Cette anecdote n’est que la pointe de l’iceberg d’un phénomène de vidéos truquées qui a explosé, ces dernières années. Un aigle enlève un enfant dans un parc? Un cycliste est poursuivi par un ours dans une forêt? Bruce Lee joue au ping-pong avec un nunchaku? Faux, faux, tout est faux!* De quoi douter de ce que l’on voit...
Pascal Froissart, professeur à l’Université Paris 8 et spécialiste de la rumeur, rappelle que, sur le fond, cette pratique n’est pas nouvelle. Selon lui, le trucage est consubstantiel à l’image animée. A peine les frères Lumière avaient-ils inventé le cinéma en 1895 que Georges Méliès réalisait en 1896 un premier film truqué, avec l’escamotage d’un personnage par effet de montage «cut».
Ce qui est nouveau, sans doute, c’est que, aujourd’hui, «n’importe qui, avec un peu de temps et de talent, arrive à réaliser une vidéo truquée sur un ordinateur portable», reconnaît le chercheur. Tout dépend bien évidemment du trucage, car dans l’imposante production, il y a à boire et à manger. «Placer de faux sous-titres sous des images non modifiées demande une très faible technicité et une très grande envie de faire rire ou de pleurer», note le professeur. En revanche, lorsqu’il s’agit de créer un bus en 3D, c’est une autre paire de manches. Romain Bourzeix a travaillé deux mois à plein temps sur sa vidéo (lire encadré).
Quelques avis autorisés
Mais comment faire pour identifier un truquage?
- «Il existe de nombreux critères, mais pas un moyen unique de le savoir», avertit Pascal Froissart. On peut parcourir la toile à la recherche d’informations, afin de découvrir, par exemple, si des experts se sont prononcés sur l’authenticité des images.
- Romain Bourzeix, de son côté, note que l’apparition d’une marque dans le film trahit un «fake» publicitaire et conseille de s’intéresser aussi à l’auteur et aux commentaires postés sous la vidéo qui peuvent «mettre la puce à l’oreille».
- Méfiance aussi, comme le souligne Laurent Kempf, technicien dans le cinéma, lorsque l’action se déroule rapidement, à distance et que les images sont floues.
- De son côté, Emmanuel Pampuri, le réalisateur et producteur qui avait analysé la vidéo de Romain Bourzeix pour la TV, observe particulièrement les reflets, parce que «reproduire la direction naturelle de la lumière et les reflets sur les métaux et le verre est particulièrement difficile».
- Comme lui, Lionel Bah, média manager à la RTS, est attentif aux lumières, aux ombres, au découpage de l’élément, à sa vitesse et à la façon dont il bouge. Et ce dernier sait de quoi il parle. C’est en effet grâce à une petite compilation de ses propres «fakes» qu’il a décroché un travail à la télévision suisse!
Sébastien Sautebin
*Bonus web: quelques vidéos «fake» commentées.


