
12 amarones della valpolicella : des amarones à aimer
La Suisse, comme toute l’Europe du Nord, est fan de l’Amarone, vin rouge voluptueux de la région de Vérone. La guerre que se livrent les producteurs fait rage jusque dans les rayons des supermarchés.
D’accord, ce n’est pas précisément un vin d’été. Quoique! L’Arena, le quotidien de Vérone, à la présentation du millésime 2010, recueillait le témoignage d’amateurs américains qui juraient l’apprécier «avec un glaçon» (sic). Ce rouge à haute teneur en alcool (entre 14,5% et au-delà de 16%), d’une certaine sucrosité (plus il y a d’alcool, plus la loi tolère de sucre résiduel, jusqu’à 15 g/litre pour du 16%), accompagne certes le gibier, mais aussi des grillades au feu de bois. Et, au printemps, les grandes surfaces font souvent des prix d’action sur ce rouge d’hiver. Car, au mépris d’une tradition de long vieillisement (deux ans au moins en fût et un an en bouteilles), les millésimes se bousculent sur les rayons. Quand le 2010 est officiellement présenté à la presse, le 2011 a déjà le droit d’être commercialisé!
Le marché suisse, où il s’est écoulé près de 15% des 13,5 millions de bouteilles du millésime 2010, est le reflet de ces contradictions. Notre dégustation portait sur 12 vins à moins de 40 fr. Etalonnage parfait, puisqu’il y en a quatre à moins de 20 fr., quatre entre 20 fr. et 30 fr., et quatre à plus de 30 fr. Notre jury a eu de la peine à départager, à l’aveugle évidemment, les deux mieux classés, vendus à plus de 30 fr. Le premier, du groupe Zonin, qui fait, dans toute l’Italie, des vins avec un accent sur la qualité malgré la taille de ses domaines, est un 2009 riche, exubérant et flatteur. Le deuxième, de Bolla, est plus classique, et le seul 2008 aussi.
Querelles de familles
Derrière ce duo, un quatuor hétéroclite, avec le premier 2011, d’une coopérative (celle de Soave), vendu à un prix contenu (19.95 fr.). On remarquera que les vins les mieux classés gravitent tous autour de 15% d’alcool. Le plus riche (16%), du domaine Brigaldara, se retrouve en queue de classement. Et le dernier souffre d’un défaut rédhibitoire, l’oxydation (repérée à plein nez sur une seule bouteille achetée). Signé Allegrini, il est, avec Brigaldara, le seul représentant d’un mouvement dissident du consortium officiel, Le Famiglie dell’Amarone d’Arte, soit une douzaine de domaines qui visent la haute qualité. La plupart des autres maisons de ce cercle, comme Tedeschi et Zenato, ne sont pas présentes dans les supermarchés, ou alors à un prix supérieur à 40 fr., comme Masi et Speri.
La DOCG lente à venir
On remarquera aussi que les deux premiers classés sont «seulement» DOC («dénomination d’origine contrôlée») et non DOCG (idem, mais «garantie»). Il a fallu dix ans de palabres pour que l’Amarone accède à cette élite des vins italiens qui compte, aujourd’hui, près de 70 dénominations «garanties»! C’est effectif depuis le millésime 2010.
En Vénétie, le Bardolino, le Soave, le Recioto di Soave et le Prosecco lui ont passé devant… C’est dire que l’Amarone, au succès fulgurant ces dernières années, divise encore les dégustateurs, qui peuvent le trouver trop riche, trop lourd et trop doux, mais aussi ses producteurs. Sa formule ne date que de 1938, quand, à la Cantina sociale de Negrar, un caviste constata que le vin rouge doux traditionnel «della Valpolicella», le «recioto», était parti en fermentation trop tôt, «mangeant» presque tous ses sucres et devenant amer. Le patron de la cave nuança et le trouva «amarone» (légèrement amer). Il ne se doutait pas que ce vin ferait un tel tabac un demi-siècle plus tard: jusqu’à une législation adoptée en 1991, les producteurs n’étaient pas obligés de distinguer sur leurs étiquettes le vin doux du vin sec «della Valpolicella».
Pierre Thomas


