
Gommer l’argent pour mieux partager
Le système vaudois easyswap permet d’échanger des biens ou des services en se passant d’argent réel. Son crédo.
Et si tout n’avait pas forcément un prix? Du moins dans le sens donné par le système économique actuel encourageant la capitalisation. Si le fait de pouvoir donner un cours d’italien avait une valeur propre permettant, en échange, de disposer d’une perceuse pendant quelques jours?
Cette réflexion a lieu depuis longtemps, autant chez des économistes réputés que parmi des idéalistes têtus. Cette révolution – qui n’en est pas une, l’homme pratiquant l’échange depuis la nuit des temps – existe plus formellement depuis les années 1980, au Canada, avec les premiers SEL* pour «systèmes d’échange locaux». Au bord du lac Léman, un outil quelque peu différent a vu le jour en 2008. Il se nomme «easyswap».
Virtuelle mais bien réelle
«Tout a commencé par un groupe de réflexion avec des bénéficiaires de l’aide sociale en ville de Lausanne, des personnes de plus de 50 ans et éloignées du monde du travail», se rappelle le fondateur Jonathan Rochat. L’idée d’une monnaie complémentaire est alors apparue et un projet concret s’est mis en place, avec l’appui financier de différents partenaires.
Une distance est alors mise avec les SEL existants*. Bien que virtuel, le swap se veut une monnaie «réelle», avec une forme d’indexation en fonction de la valeur du bien ou du service fourni. Concrètement, une heure de conseil en comptabilité vaudra plus qu’une heure de babysitting, par exemple. Toutefois, c’est l’utilisateur qui fixe lui-même le tarif de son offre.
De plus, tout le système est centralisé sur le site internet easyswap.org qui permet la gestion des comptes des «swapeurs» ainsi que les transactions entres ceux-ci. L’inscription est gratuite. Mieux, des swaps sont offerts aux arrivants pour qu’ils puissent directement profiter des annonces. Mais, une fois leur crédit épuisé, une seule option: offrir à leur tour un service ou un bien pour acquérir de nouveaux swaps.
Deux ans de «vaches maigres»
Si, actuellement, le système tourne avec plusieurs milliers d’utilisateurs, dont 200 désignés comme «actifs», tout n’a pas toujours été rose. «C’est vrai, nous sortons de deux ans de vaches maigres et nous avons failli mettre la clé sous la porte, avoue Jonathan Rochat. Nous avons notamment dû mettre à jour notre plateforme, ce qui a déstabilisé bon nombre de nos «swapeurs» initiaux.»
Le créateur du système pointe également du doigt le défi de la communication d’un tel projet: «easyswap peut paraître assez complexe avec un processus d’inscription, une gestion comptable, des contraintes d’utilisation, et cela peut rebuter certaines personnes.» Des efforts seront prochainement faits pour mieux informer.
Public cible pas si jeune
Un autre paramètre a peut-être été mal évalué au début du projet: celui du public cible. Les promoteurs pensaient, en effet, qu’ils allaient principalement toucher les jeunes, une version dédiée du système ayant même été introduite à l’Université de Lausanne. Mais cette manière de revoir l’économie semble plutôt parler à des gens plus âgés, notamment à ceux ayant acquis des connaissances non valorisées par le monde du travail et qui souhaitent tout de même les partager avec d’autres.
L’aspect fondamental d’easyswap reste «la rencontre réelle entre ses membres», déclare finalement le fondateur. La monnaie virtuelle et sa plateforme informatique ne sont que des outils permettant un échange concret entre deux personnes dans la vraie vie. L’argent redevient de l’argent, en quelque sorte. Et rien d’autre.
* Lire «Du SEL dans mon quotidien» (TCF 11.2013).


