
Des pinots à géographie variable
Le pinot noir est le cépage le plus planté en Suisse. Les supermarchés en proposent à des prix d’entrée de gamme et de toute provenance. Florilège.
Une fois de plus, ce n’est ni le plus huppé ni le plus cher des vins dégustés qui s’impose. Le jury de Tout Compte Fait a eu un coup de cœur pour le Domaine du Terraillex 2009, vendu par Manor. Un vin bien fait, d’une bonne structure, moderne et frais. Mais il y a des bémols. D’abord, ce vin, acheté 8.50 fr. à Manor à Lausanne, figurait bel et bien, le 1er février, dans ce millésime et à ce prix, sur la version en langue française du site internet de la chaîne. Mais, dans la version allemande, seul le 2010 est proposé, à 10.95 fr. Autant dire que, de ce côté-ci de la Sarine, Manor déstocke ses 2009… Il faut savoir que, pour les vins suisses, les supermarchés pratiquent une politique régionalisée (lire encadré). Le Domaine du Terraillex est vinifié par la Cave des viticulteurs de Bonvillars (VD). Nous avons aussi dégusté son produit phare, le Vin des Croisés, dans le millésime 2010: il a été jugé peu élégant, un peu végétal, avec des tanins rêches, et noté 12,7/20. Toutefois, il ne figure pas dans le tableau, car il n’est vendu (à 12.50 fr.) que dans certaines Coop.
Deux millésimes différents
On ne le répétera jamais assez: chaque vin et chaque millésime sont différents. Pourtant, 2010, sur le papier, n’est guère inférieur à 2009, grande année pour les rouges. Pour le pinot noir, les teneurs en sucre publiées par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) sont très proches, dans tous les cantons romands, et toujours supérieures à la moyenne de ces 10 dernières années. L’écart est plus grand en Suisse alémanique: 2009 a permis d’y atteindre une richesse en sucre presque aussi haute qu’en 2003, l’année de la canicule. En revanche, 2010 était moins favorable, et même inférieure à la moyenne décennale. Cela n’empêche pas quatre pinots noirs alémaniques de 2010 de se classer entre le troisième et le sixième rang. Si le pinot noir est le cépage le plus cultivé de Suisse, sur 4386 hectares, soit un peu plus de la moitié du vignoble de rouge, la Suisse alémanique représente 39% de cette surface. Les cantons de Schaffhouse (336 ha), de Zurich (332 ha) et des Grisons (324 ha) cultivent, sous le nom de «blauburgunder» ou de «clevner», davantage de pinot noir que Neuchâtel (304 ha).
Derrière le vainqueur du jour, les sociétés Belmur et Barisi se livrent un chassé-croisé. La première appartient au géant agricole Fenaco, la seconde est proche de Rutishauser, appartenant au groupe hollandais Baarsma. On est là dans des cuvées d’entrée de gamme de supermarchés, vendues à prix bas, puisque, selon l’Observatoire valaisan des vins dans les grandes surfaces, la moyenne du prix de la bouteille de vin rouge en 2010 est de 6.96 fr. et de 9.88 fr. pour le pinot noir valaisan. A l’exception du dernier classé, le prix du vin valaisan en deuxième position est donc le plus bas du Vieux-Pays.
Les autres pinots noirs valaisans ont été décevants, alors que ce cépage y est cultivé sur 1672 hectares (pour 508 ha vaudois). Dans cette dégustation à l’aveugle, personne ne s’est douté une seconde que le pinot noir Hurlevent (classé 9e) a décroché une médaille d’or au Mondial du Pinot 2011 à Sierre et celui du Domaine des Virets (classé 11e), une médaille d’argent à Expovina à Zurich! Les dégustateurs n’ont guère retrouvé dans leur verre la typicité du pinot noir, le croquant des fruits rouges, la légèreté et la finesse. Classé 8e, le seul vin neuchâtelois, vendu au prix le plus cher du tableau (16.40 fr.), en est une illustration: une robe quasi noire, des arômes presque méditerranéens et un taux d’alcool avoué sur l’étiquette de 14%. Mais peut-être que le pinot noir fin et élégant est-il passé de mode dans les supermarchés, face à l’armada des vins étrangers?


