
Le tempranillo, un caméléon
La vinification et l’élevage du tempranillo, Principal cépage cultivé en Espagne, varient énormément. Le classement de notre dégustation le prouve.
L’Espagne cultive le plus vaste vignoble du monde en superficie (plus d’un million d’hectares – en diminution). Une septan taine de dénominations d’origine (D.O.) sont réparties sur tout le territoire. En rouge, le cépage tempranillo est le plus planté. Jugé expressif (avec des arômes fruités de fraise et de framboise) et peu acide, il est apte à l’assemblage et à l’élevage plus ou moins long en fût de chêne. Connu sous des noms aussi divers que «tinto del pais» (dans La Mancha), «tinta de Toro» (dans la région du même nom), voire même «ull de llebre», (œil de lièvre – en Peñedes), il est de plus en plus affiché comme «tempranillo» sur les étiquettes.
Des styles opposés
Ce rappel permet de mieux comprendre le résultat de notre dégustation, contenu dans le tableau ci-contre. Aux deux premières places, on trouve deux vins à l’opposé.
- Le premier, un Gran Reserva 2004 de la D.O. Valdepeñas, signifie que le vin a vieilli au minimum 60 mois, dont 18 mois en barrique de chêne (petit fût jusqu’à 330 litres). Ce vieillissement lui donne des arômes caractéristiques de bois américain, qu’on peut appeler «vieux style». Mais même la Rioja (dont aucun vin n’était représenté dans cette dégustation), où le tempranillo est souvent assemblé au carignan (appelé mazuelo), s’affranchit de ce style traditionnel.
- A l’inverse, le premier ex æquo, de la région montante de Toro, est un Crianza, vieilli au minimum six mois en barrique (24 mois au total), au style résolument moderne. Un grand écart non seulement géographique – Valdepeñas est au sud de Madrid et de La Mancha et Toro au nord – mais aussi technique et gustatif.
Les mêmes différences se retrouvent entre les deux vins suivants, mais inversées. Cette fois, le Reserva (12 mois de fût de chêne sur un vieillissement de 36 mois), dans un style traditionnel, vient d’une autre région montante, Cigales, au nord-est de Valladolid, alors que le vin moderne, jeune et fruité, est issu de La Mancha, le plus vaste vignoble du monde avec 600 000 ha.
La quadrature du cercle
Ces quatre vins résument la quadrature du cercle des vins espagnols pour le consommateur: les étiquettes sont difficiles à décrypter et le prix ne joue pas de rôle déterminant (un vin à moins de 4 francs rivalise avec un autre à plus de 16 francs). Ni les régions, où se côtoient des vins modernes ou à l’ancienne.
Outsiders, les deux vins suivants viennent de la Castille, non pas en D.O., mais en «vino de la tierra», ou vin de pays. Ces régions seront amenées, à l’avenir, à modifier leur cahier des charges pour rejoindre les IGP (indication géographique protégée), pour se conformer aux nouvelles règles de l’Union européenne.
Les six vins classés en tête devancent nettement les six suivants. Parmi ces derniers, plusieurs bouteilles présentaient des défauts. Il a fallu ouvrir les deux flacons achetés pour la moitié des crus. Des goûts de réduction et de moisi sont apparus dans plusieurs vins, mal classés. L’élevage dans une futaille de mauvaise qualité, comme le bouchage, peuvent être en cause.
D’autres vins de bas de tableau, comme le Suarenas et le Tardencuba souffrent d’un élevage en fût carricatural. Le premier mise sur un élevage court (six mois) en fût de chêne et le second, sur un élevage de quinze mois en barrique. Les deux vins ont été jugés «kitsch» par un des membres du jury. Il y a visiblement volonté de bousculer les traditions, fût-ce au mépris du bon goût!
Pierre Thomas


