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Le paradoxe du pinot

Dans un marché des vins suisses tendu, le pinot noir constitue le fonds de commerce de la viticulture indigène. Et se retrouve à bas prix dans les supermarchés.

En dix ans, le monde du vin suisse a changé: naguère, pour cause de protectionnisme du seul vin blanc, les vignerons helvètes produisaient surtout du chasselas (lire l’encadré). Ils en ont arraché 25% en dix ans (1362 ha). Même si, dans la même période, la surface de pinot noir a baissé de 200 ha, à 4400 ha, le cépage d’origine bourguignonne a été propulsé en tête des variétés plantées, devant le chasselas (4000 ha). 

Noble cépage, depuis longtemps présent dans notre pays, supportant un climat frais, le pinot noir atteint un degré de qualité remarquable. En Suisse, puisqu’il occupe un peu plus de la moitié de la surface plantée en rouge, il est, aussi, un vin d’entrée de gamme. On n’ira donc pas demander à un pinot noir de supermarché une qualité qu’on peut exiger d’un vigneron-encaveur. 

La bataille des prix

Les grandes surfaces se battent sur les prix. Dans notre tableau, la moyenne des vins achetés se situe à 10.60 fr. Et, sur les huit vins les mieux classés, on trouve cinq vins au-dessous de ce prix, un vin «pile» sur la moyenne, et deux vins, seulement, largement au-dessus. Si Aldi apparaît dans le tableau depuis peu, Lidl est présent pour la première fois. Son offre en vins est plus large que son concurrent. Il est même incongru de trouver, dans la succursale de Lonay au pied des vignes de La Côte, la plus grande région viticole vaudoise, une telle panoplie de vins d’origine diverses à des prix plancher. Seul le plus cher du nouveau venu a été classé, deux autres, un pinot noir valaisan (à 6.99 fr.) et un schaffhousois de Hallau (à 8.29 fr.), étaient entachés de défauts œnologiques.

Dans ce marché d’entrée de gamme, plusieurs embouteilleurs avancent masqués, derrière diverses sociétés. La consultation du Registre du commerce sur internet permet des recoupements : Barisi a une parenté avec la filiale suisse du groupe hollandais Baarsma (qui a racheté Rütishauser à la fin de 2008), Belmur dépend du groupe agricole Fenaco (Cave Garnier), Jolimont fait partie du groupe Schenk SA et le Syndicat des propriétaires de Vétroz appartient au Valaisan Jacques Germanier. 

Un vin de pays devant les AOC

Autre fait nouveau: le vin de pays, qui permet de plus généreux rendements en vigne, fixés par la Confédération et non par les cantons, ou le déclassement de vins produits selon les critères plus sévères de l’AOC. Et surprise: c’est un vin de cette catégorie, élaboré à Schaffhouse, qui l’emporte! Les vins valaisans, où le pinot noir ne représente pourtant que le quart du volume de la dôle commercialisée dans les grandes surfaces, sont bien placés. La modification des appellations vaudoises brouille les cartes : un Yvorne (10e) est en fait un vin rouge du Chablais, qui peut ne contenir «que» 60% de vin du lieu écrit en gros sur l’étiquette et 40% de la région, à quoi s’ajoute le droit de coupage fédéral de 10% Alors qu’un «pinot noir de Salquenen» est nettement plus restrictif: 85% doit provenir de Salquenen et 15% de communes limitrophes, coupage de 10% avec du vin valaisan inclus.

Dans les supermarchés, entre vin de pays, vins de marque et appellations d’origine, le pinot noir occupe tous les étages, comme l’indique la grande amplitude des prix, de moins de 6 francs à près de 15 francs! Gustativement, ce test a montré aussi de grandes disparités. Pour cause de vins trop jeunes, arrivés très tôt sur le marché, les 2009 n’expriment pas tout le potentiel du millésime, tandis que les 2008 démontrent que le climat ne fut guère favorable à ce raisin. Ce n’est pas par hasard si les œnologues reconnaissent que le pinot noir est très difficile à vinifier. C’est aussi le vin rouge le plus produit dans le pays. Deux réalités paradoxales, et donc difficiles à concilier.

Pierre Thomas



Pour télécharger le tableau comparatif, se référer à l'encadré au-dessous de la photo.