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Un combat primitif

Le primitivo des Pouilles et le zinfandel de Californie ne sont qu’un seul et même cépage. L’Italie se permet de coiffer l’Amérique au poteau.

Cette dégustation s’est révélée un duel singulier. Deux vins italiens, de surcroît bon marché, triomphent de deux vins californiens, les plus chers des douze achetés en supermarché. Pourtant, la variété des millésimes – les quatre premiers de notre dégustation sont d’une année différente –, les techniques modernes de vinification et l’identité du cépage ont empêché les dégustateurs de reconnaître, à l’aveugle, d’où venaient les vins. Primitivo ou zinfandel, ils affichent tous un haut degré d’alcool (14% pour les italiens, 14,5% pour les américains du quatuor de tête) et développent les mêmes arômes de fruits cuits, soulignés par des épices douces, voire du tabac, du cuir ou de la terre fraîchement remuée.

Le vainqueur de notre dégustation a décroché un diplôme d’or à Expovina, dans le millésime 2006. Le 2007 de ce vin de marque Epicuro, d’une cave moderne située entre Rome et Naples, confirme la bonne qualité d’un rouge solide, non dénué d’élégance et de douceur. Produit dans le talon de la Botte italienne par la coopérative locale, le Vecchia Torre 2008, de Coop, n’est pas loin. Et devant le premier zinfandel… Naguère mieux cotés, le Sasseo et le A Mano, aussi vendus par Denner, ont, en revanche, déçu, pourtant dans le même millésime que le vainqueur.

Une origine surprenante

Depuis quarante ans, on sait que primitivo et zinfandel sont identiques: le premier est présent dans le sud de l’Italie depuis des siècles, le second en Californie depuis 250 ans. Ce qui est plus récent, c’est la découverte, par des équipes de scientifiques californiens et croates, de l’origine du primitivo-zinfandel. Avant de franchir l’Atlantique, ce cépage précoce (d’où son nom de «primitivo»), récolté à la fin d’août, avait traversé l’Adriatique. Une analyse ADN de Carole Meredith, de l’Université de Davis, en 2001, a confirmé qu’il est identique au crljenak dalmate.

Longtemps, le zin’ (comme l’appellent les Américains) a occupé la première place en Californie. Aujourd’hui, il est cultivé sur 20 000 hectares, soit deux fois plus que dans les Pouilles. Ses arômes d’épices douces et sa sucrosité plaisent au pays du Coca-Pepsi-Cola, où il a la réputation d’accompagner la pizza! Certains vignerons de pointe en ont fait l’emblème de la Californie, autant à Napa Valley, qu’à Sonoma ou à Mendocino, trois régions aux climats distincts.

Pas étonnant que les deux mieux classés soient de haut de gamme. D’abord, l’Artezin, vinifié par le groupe suisse Hess, m’avait enthousiasmé à La Sélection, à Bâle, il y a trois ans. Ensuite, le Jack London, étiquette phare du ranch où l’auteur de Croc-Blanc mourut, à Sonoma, en 1916; un vignoble «vert» (cultivé en bio), planté au XIXe siècle, que j’ai visité sous une pluie battante…

Des vins de bataille

Voilà pour l’histoire, grande ou petite. La suite est moins enthousiasmante. Derrière le quatuor de tête, la cavalerie californienne est produite par de grandes caves, Fetzer, Gallo et Beringer. Des vins vendus à des prix soutenus, mais au fond guère plus intéressants que les primitivos moins chers.

Une fois les bouteilles déchemisées, le mimétisme du zin’ et du primitivo est patent: par son habillage, l’Epicuro, et son lourd flacon, ressemble à l’Artezin. Et, du même cépage, malgré une culture et des climats chauds différents, les vins finissent par se ressembler… Attention toutefois aux millésimes: notre recherche dans les rayons de Coop (à Bulle et à Crissier) comme de Manor (à Vevey) s’est heurtée à des années mélangées dans les casiers. Les millésimes peuvent évoluer très différemment: la preuve que, même élaboré à grande échelle, le vin n’est jamais un produit agroalimentaire standardisé.

Pierre Thomas



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