
Le terroir avant le cépage
Notre dégustation de merlots a placé deux vins de Bordeaux en tête: hiérarchie respectée. Pour une fois!
Le merlot a deux images. D’abord, celle des grands vins de Bordeaux, des terroirs de la rive droite de la Garonne et de la Dordogne, le Libournais, et ses deux phares que sont Pomerol et Saint-Emilion. Mais, si le merlot est la variété la plus plantée du Bordelais, elle l’est aussi de France, notamment du Sud-Ouest et du Languedoc-Roussillon, où elle donne des «vins de cépage».
Pourtant, Château Petrus, icône de Pomerol, n’affiche pas sa qualité de quasi-monocépage en merlot. Tout le contraire du vin classé au deuxième rang de notre dégustation. C’était aussi le plus cher, flirtant avec les 30 fr. Mais, surtout, il revendiquait sur l’étiquette ses 100% merlot.
L’exploit d’un Montagne
Ce flacon au boisé racoleur a dû laisser la première place à un satellite de Saint-Emilion. Les Montagne n’ont guère la cote… Pourtant, ce Château Plaisance est remarquable, avec du potentiel, dans un millésime parfois ingrat (2007). Sa contre-étiquette proclame qu’il est à dominante (90%) de merlot, les 10% restants étant du cabernet franc. Ce domaine de 18 hectares, géré par un négociant bordelais, est, aussi, un habitué des étoiles du Guide Hachette des Vins. A moins de 16 fr., il mérite la mention de meilleur rapport qualité-prix. Le titre aurait aussi pu aller au troisième vin classé, un vin de pays d’Oc, cousin de celui de la marque J.P. Chenet, classé cinquième. Deux flacons à un peu plus de 6 fr.
Les qualités de ce rasin, facile à cultiver, l’ont largement popularisé sur toute la planète. Toutefois, un représentant brésilien (Reserva Miolo 2007, Manor) et un chilien (Tarapaca 2007, Denner) ont été jugés de qualité insuffisante pour figurer parmi les douze finalistes. En revanche, un argentin de la région de Mendoza, du dernier millésime (2009, récolté dans l’hémisphère sud, il y a dix mois!), se glisse dans le quintette français.
Un raisin caméléon
Le merlot, vrai caméléon, a cette faculté de s’adapter à tous les terroirs et à donner des vins qui peuvent être bus jeunes, même si certains, surtout à Bordeaux, vieillissent fort bien. En Suisse, ce cépage ne cesse de se développer: en Valais et dans le canton de Vaud, il a fortement progressé ces dix dernières années (lire encadré).
Son bastion reste pourtant le Tessin où, importé de Bordeaux, il a été planté il y a un peu plus de cent ans. Les 850 hectares tessinois ne donnent pas que de grands merlots, au boisé souvent (trop) appuyé et vendus fort cher, mais aussi des vins d’entrée de gamme. Trois des gros opérateurs d’une viticulture très morcelée, souvent hobby d’agriculteurs ou de retraités, figurent dans le tableau. La Cantina Sociale di Mendrisio, seule coopérative tessinoise, se classe à un honnête sixième rang: à l’aveugle, aucun membre de notre jury n’a suspecté la provenance de ce vin, hélas encore un peu fermé. Zanini suit avec une cuvée bon marché (alors que son Castello Luigi frise les 100 fr. la bouteille). Et Vini Bée, une grande cave, ferme la marche.
Tessinois dans la même catégorie
Fait remarquable, ces merlots suisses évoluent dans la même catégorie de prix que leurs concurrents du Nouveau Monde. On attendait mieux, du reste, des «blocksbusters» australien (Jacob’s Creek) et américain (Fetzer), tous deux convertis à la capsule à vis.
Le premier s’est avéré très international et le second (de 2006) a passé son apogée, preuve qu’il n’était pas fait pour durer.
Pierre Thomas


