
12 vodkas de supermarché: Vodkas hypocrite insipidité
En Suisse, la vente de vodka a explosé ces cinq dernières années. On en trouve de toutes origines et à tous les prix dans les supermarchés. Notre palmarès.
Quelle doit être la qualité première de la vodka? Il y a trente ans, feu Alexis Lichine, dans son «Encyclopédie des vins & alcools» (Robert Laffont/Bouquins) l’écrivait déjà: «La véritable vodka n’a, en réalité, aucun goût. Elle est distillée jusqu’à l’insipidité. (…) Ce liquide est aussi inodore, ce qui est une autre vertu selon certains.»
Pure ou pur alibi?
L’auteur ouvrait déjà la porte à une monumentale hypocrisie: chaque étiquette ou contre-étiquette vante le nombre de passages en alambic (jusqu’à quatre), la pureté de l’eau ajoutée (l’eau de source de Gensac-la-Pallue, pour la Grey Goose, et du Titlis pour la Xellent, un élément qui ne leur a pas permis d’éviter la queue du classement!) ou la qualité des céréales (orge ou seigle) qui sont à l’origine du distillat, après fermentation. La pomme de terre, voire la betterave, sont aussi autorisées, mais aucun producteur ne les mentionne.
Chaque contre-étiquette, ou presque, vante aussi le spiritueux comme base idéale des cocktails. En clair, plus elle sera «neutre» de goût, moins on sentira les effets de l’alcool. En Suisse, pour des raisons fiscales, la vodka reste basse en alcool, 37,5% de volume au minimum, et généralement 40%, car l’impôt fédéral sur les boissons distillées est dû selon le degré d’alcool. Plus un spiritueux est chargé, plus il coûtera cher au consommateur…
Des goûts perceptibles
Si, à l’origine, la vodka était la boisson traditionnelle des Russes et des Polonais, son nom est tombé dans le domaine public. Sa vogue dans le monde occidental remonte à 1945, via la Californie.
La législation européenne est vague: elle consacre la neutralité du produit par l’emploi du charbon actif, mais elle autorise aussi des arômes «naturels du distillat» ou une certaine aromatisation. En déguster devait donc être une gageure: comment juger et décrire un liquide qui n’a ni odeur ni goût? Notre jury a pu constater que les vodkas de supermarché sont loin d’être neutres et uniformes. Au contraire, elles se distinguent par des arômes, pas toujours subtils, mais bien présents. Trois d’entre elles, la Gorbatshow (non pas née de la pérestroïka, mais en 1921 à Berlin), la Moskovskaya russe (embouteillée en Lettonie) et la Wyborowa polonaise ont été jugées rustiques, avec des relents de céréales fermentées. Et la White Bull, embouteillée en Suisse, sans précision de provenance suffisante pour être notée.
Le prix sans conséquence
Au final, une fois de plus, le prix ne joue aucun rôle dans le palmarès: la première se situe dans la moyenne supérieure, à un peu plus de 20 fr., comme la troisième, tandis que la deuxième est une des deux meilleur marché. En revanche, deux des plus chères finissent aux onzième et douzième places, avec des commentaires peu flatteurs.
Deux vodkas russes de meilleure qualité, dont une «de luxe» (Imperia) se hissent derrière le trio de tête occidental. L’Absolut, de Suède, rachetée par le groupe Pernod Ricard au printemps 2008, se targue d’une histoire de près de quatre cents ans et correspond à la neutralité recherchée, tandis que la Primakov, véritable produit d’appel (lire encadré), d’origine allemande, fleure le genièvre, un côté aromatique retrouvé dans la Smirnoff, fabriquée en Italie, mais propriété du leader mondial des spiritueux Diageo. Ces deux «fausses» russes devancent deux «vraies» saint-pétersbourgeoises, du groupe italien Campari. Si neutre soit-elle, la vodka est donc devenue l’emblème de la lutte sans merci que se livrent les grands groupes mondialisés de spiritueux.
Pierre Thomas


