
Chasselas sur le ballant
Au moment où la Suisse met de l’ordre dans ses AOC, les chasselas 2008 arrivent dans les rayons. Premières impressions.
Double défi pour cette dégustation, à l’aveugle comme d’habitude. Primo, repérer les vins les plus proches de la moyenne de prix du vin blanc suisse vendu dans les supermarchés, soit 9.70 fr. le litre (contre 7.64 fr. le litre pour le blanc étranger), selon l’Observatoire des vins piloté par l’Etat du Valais. Secundo, goûter les premiers 2008. Et, bien que les consommateurs suisses aient bu un peu moins de vins blancs indigènes l’an passé (-0,8%), la vendange 2008, en blanc, est toutefois inférieure à la consommation d’une année.
Plus chers et moins vendus
Ces deux critères (prix et millésime) ont limité les possibilités d’achat. Seuls les vins les plus vendus dans les grandes surfaces ont été dégustés, car ce sont les premiers qui apparaissent sur les rayons dans le nouveau millésime. L’état des stocks des vins vaudois à la fin de 2008 le confirme: à cette date, il restait du vin blanc pour 12 mois de consommation pour les vins de l’appellation d’origine contrôlée (AOC) Morges, la plus vaste du canton de Vaud, mais près du double pour l’AOC Saint-Saphorin, 21 mois pour Epesses, 19 pour Yvorne, 18 pour Féchy et 17 pour Aigle. Ces cinq dernières AOC sont les plus connues et vendent leurs vins plus cher (au-delà de 12 fr.) que les chasselas provenant de La Côte (la moitié des vins du tableau).
Trop de gaz carbonique
Trois flacons se détachent lors de la dégustation: un château d’un village au-dessus de Morges, Echichens, un fendant du Valais de la coopérative Provins et une AOC régionale, de Lavaux. Derrière, le peloton est groupé, avec quatre exæquo au quatrième rang, assez loin du trio de tête.
Un reproche revient, y compris pour le vainqueur du jour: il y a trop de gaz carbonique (CO2). Ce «perlant» est certes propre au blanc d’apéritif bien de chez nous, mais il renforce l’amertume et gomme l’effet de terroir. Même si les Vaudois s’écharpent sur la définition des AOC (lire encadré), dans des vins mis rapidement sur le marché, et donc pas mûris sur lies, le «terroir» ne s’exprime guère… Le seul qui en révélait un peu, le neuchâtel, classé huitième, a divisé notre jury. La majorité l’a trouvé rustique et deux dégustateurs, au contraire, original et minéral. Dans une série de vins vaudois, ce blanc neuchâtelois détonnait. Comme le deuxième exæquo, le seul fendant, à la matière plus mûre et plus riche que les vins vaudois. En 2008, les ventes de fendant dans la grande distribution ont baissé d’un tiers, par rapport à 2006, tandis que le prix moyen s’appréciait de 16% (9.20 fr. de prix moyen au litre). Le blanc valaisan typique se fait rare: les vignerons du Vieux-Pays ont converti leur vignoble en rouge (62%) et cultivent deux fois moins de chasselas que les Vaudois (1070 ha contre 2365 ha).
Forcément chaptalisés
Globalement, les 2008 reflètent le climat. Après plusieurs années précoces, la météo en dents de scie (pluie et froid) de l’été passé a conduit à des vendanges normales. Avec un double effet sur le chasselas, attesté par les statistiques du Contrôle officiel vaudois de la vendange: de gros raisins (3,3 g la baie, contre 2,8 g en 2006 et 2007), pas très mûrs (moyenne de 72 degrés Oechslé, la plus faible depuis 2001), soit autour de 10% d’alcool potentiel. Or, tous les vins dégustés affichent entre 11,5% et 12% volume. Ces vins ont été chaptalisés (enrichis au sucre de betterave) jusqu’à 2,5% volume, la limite légale en Suisse et en Europe pour les vins blancs. A la clé, une rondeur peu naturelle, contrebalancée par une acidité plus haute qu’en 2006 et 2007. D’où un déséquilibre gustatif pour les papilles affûtées de nos dégustateurs.
Pierre Thomas


