
Le Sud à grande échelle
Déguster des vins du Languedoc achetés dans les supermarchés, c’est passer à une autre échelle. La preuve avec douze flacons dont les deux tiers sont mal notés.
Seuls quatre vins du Languedoc atteignent et dépasssent les 13 points: c’est très peu. Un seul vin s’en tire avec les honneurs: le Château Agnel 2006, une propriété de 65 ha, produisant 620 000 litres, dont 65% en AOC, au pied de la Montagne Noire, entre Carcassonne et Béziers. Ce haut du panier d’une union de coopératives, à base de syrah (80%), complété par du grenache et du carignan, est élevé dans des fûts renouvelés sur un tiers.
Surprise: parmi les six premiers vins classés figurent les cinq bouteilles les meilleur marché. Derrière ce seul vin apprécié par notre jury, deux flacons sortis des Grands Chais de France, un empire affichant 650 millions d’euros (près d’un milliard de francs) de chiffre d’affaires. Fondé en 1979 par l’Alsacien Joseph Helfrich, ce groupe est présent un peu partout en France (Alsace, au sud, Bordeaux, Loire). Sa marque J.P. Chenet diffuse des vins de cépage. Son assemblage merlot-cabernet est une tête de cuvée, vendue (relativement) cher par rapport au reste de la gamme. Derrière le Château Val des Bruyères, au sud de Nîmes, se cache le même groupe. Un vin correct… dont l’étiquette grise, au dos, est illisible!
Le terroir avant le cépage
On revient à une échelle plus modeste avec le Domaine de Montrose, 65 ha, à Pézenas. Son rouge de base, 50% merlot, 40% syrah et 10% carignan, tiré à 75 000 bouteilles – selon le site internet du domaine –, est moderne, à boire sans tarder. Du reste, dans son Guide 2009, la Revue du vin de France conseille d’apprécier les vins du Languedoc jeunes, entre deux et quatre ans, au meilleur de leur fruit. L’ouvrage souligne aussi que sous le climat méditerranéen et sur des sols alternant schiste (Corbières, Minervois, Saint-Chinian), cailloux roulés (val d’Orbieu) et calcaires de coteau (Corbières, Minervois), «le terroir prime le cépage», à condition que les vignes ne poussent pas dans les plaines où elles sont plantées à faible densité.
Derrière le quatuor de tête, un château mis en bouteille par la maison Cazes, une bonne enseigne du Languedoc. Il y a dix ans, ses 220 hectares sont passés en biodynamie, comme la cuvée classée septième (label bio).
Queue de peloton huppée
En fin de peloton, il n’y a que du beau monde… D’abord, la récente déclinaison bicépage de la «marque» La Cuvée Mythique, des Vignerons de la Méditerranée, à Narbonne. Un géant regroupant 15 caves coopératives et 85 domaines particuliers, produisant – selon son site internet – 60 millions de litres par an. Le gourou américain Bob Parker avait qualifié l’assemblage La Cuvée Mythique de «rapport qualité-prix exceptionnel» en 1990. Depuis, en rouge, puis en blanc, la marque représente entre 2 et 6 millions de cols, selon les objectifs fixés par le groupement. La qualité s’en ressent, avec des arômes de boisé pas nets, éclipsant toute fraîcheur de fruit.
La cuvée au mythe perdu se retrouve en «bonne compagnie» avec celles de prestige de François Lurton, de Thierry Rodriguez, du Mas Gabinèle en AOC Faugères, et de Gérard Bertrand, ex-rugbyman, aujourd’hui à la tête de 325 hectares, dont le Château L’Hospitalet est le phare. Malgré la dégustation des deux bouteilles achetées dans des grandes surfaces, ces vins ont été jugés médiocres, notamment ceux qui frisent les 20 fr.!
Dans ce grand vignoble sudiste, la modestie reste de mise. Et nous renonçons à donner des conseils de mets d’accompagnement: les vins les mieux classés se contenteront de plats simples. Entre 6 et 10 fr., ils méritent le statut de «vins de tous les jours», sans nuance péjorative.
Pierre Thomas


