
12 bordeaux: Un faux second, bon premier
Une bouteille pour les Fêtes, sans casser sa tirelire et bonne à boire? Sur le papier, les bordeaux 2004 répondent au double critère. Verdict dans le verre.
Notre sélection a été ouverte à quelques vinothèques citadines. Les bouteilles n’ont eu qu’une seule chance et pour en sortir douze, il a fallu en ouvrir seize. Soit 25% de «déchet» dû à des défauts, pas toujours imputables au bouchon: c’est, ni plus ni moins, que pour les vins bon marché, même si l’éventail, ici, va de 21.60 fr. à 54 fr., avec une moyenne à 38.50 fr., y compris les châteaux sur la touche (Clément-Pichon, Kirwan, de Pez et Lafon-Rochet).
A l’aveugle, sans connaître ni l’origine ni le prix, le jury a livré son verdict. Premier constat: le style des bordeaux s’avère hétérogène et la notion de «terroir», relative. Un des plus onéreux, Clos du Marquis, s’impose en solitaire. Même pas un château? Non, ce vin, produit par l’équipe du château Léoville Las Cases, deuxième grand cru du classement de 1855, n’est pas un «second vin» (comme Les Hauts de Pontet Canet, 11e), mais issu de parcelles voisines du «grand vin», avec l’apport des vignes les mieux cotées, certaines (petites) années. Avec deux tiers de cabernet sauvignon, un quart de merlot, complété par du cabernet franc et du petit verdot, il répond aux critères de «classicisme» bordelais.
Déjà des 2005 hors de prix
Juste derrière, Château Larmande, un grand cru de Saint-Emilion, élégant où le merlot bien mûr domine (aux deux tiers). Le trio d’ex æquo qui suit a de l’allure aussi, avec la bonne surprise du vin le moins cher, Cambon La Pelouse, en constant progrès. Et près de 50% plus cher en 2005 (31.40 fr., également à Aligro). Au même rang, Les Ormes de Pez, propriété de Jean-Michel Cazes, retraité du fameux Château Lynch Bages. Quant à Larrivet Haut-Brion, il s’est montré le plus prêt à boire sans remords. Il est un des rares rescapés de 2004 disponibles à Manor qui, du moins à Vevey, a déjà sorti les 2005, beau millésime promis à une longue garde, vendu à prix record!
Derrière le quintette de tête, digne d’une table de fête (voir la suggestion du mets approprié sur le tableau), de tout, un peu. Et plutôt des vins dits modernes, suaves, au boisé flatteur à l’attaque, plus diffus quand il s’agit de tenir la distance.
Conseil indispensable
On ne peut donc se fier ni aux classements (à part l’inoxydable de 1855, les échelles des crus bourgeois et des grands crus de Saint-Emilion ont été attaquées en justice et suspendues!), ni aux prix (le vin le plus cher pointe au 10e rang), ni aux grands noms qui mettent sur orbite de nouveaux domaines (Stephan von Neipperg, de Canon-la-Gaffelière, pour son côtes-de-castillon, et Hubert de Boüard de Laforest, de Château Angélus, star de Saint-Emilion, pour son lalande-de-pomerol).
Comment procéder alors? S’en remettre à l’avis d’un caviste. Car Bordeaux est victime d’une illusion, comme le dit Alain Vironneau, le président du Comité interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB): «Sous le nom de la région viticole la plus connue du monde, le consommateur s’attend toujours à une œuvre d’art et ne veut boire que du Pétrus.» Pourtant, le volume des grands crus et autres vins de prestige (Pétrus n’est pas classé!) n’est que de 5%, pas plus…
Pierre Thomas


