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Rosés aux extrêmes

Dès les beaux jours, le rosé s’entasse dans les supermarchés. Notre dégustation ne lève pas l’ambiguïté sur ce vin, ni chair ni poisson, mais assurément estival.

Cas de figure unique depuis que Tout Compte Fait réalise sa dégustation de vins achetés dans les supermarchés: le meilleur marché et le plus cher des 12 vins choisis terminent exæquo en tête de cette épreuve à l’aveugle. Derrière ce duo opposé, trois vins entre 7.50 fr. et 9 fr., tranche qui paraît le «cœur de cible» d’un rosé de supermarché. Mais qu’attend-on d’un vin rosé? Souvent, son principal attrait réside dans la couleur. En limitant notre «match» à des rosés français et suisses, aucun exotisme n’est apparu sur ce critère d’achat déterminant.

La quadrature du rosé

On demande l’impossible à ce vin méprisé des œnologues et des œnophiles, comme le résume Claudio De Giorgi, président des sommeliers romands: «Certains aiment les rosés technos, aux arômes de bonbon anglais, d’autres les préfèrent dans un style vineux, passé de mode. Il y a autant de rosés que de producteurs… Et le vin doit convenir autant à l’apéritif que pour tout un repas sur une terrasse.» Un pari quasi impossible à tenir pour tout vin, indépendamment de la couleur, même si Frédéric Compain lâche: «Il y a suffisamment de bons rouges et de bons blancs pour se dispenser des rosés.» Durant la dégustation, l’un ou l’autre a du reste souligné qu’un vin rouge jeune ou un vin blanc vieux pourrait aussi bien remplir le rôle de tel ou tel rosé…

Impossible de départager les rosés suisses des rosés français: le binôme en tête situe l’enjeu. Derrière la Provence (plus de 80% des vignes destinées au rosé), le Pays d’Oc et la Corse en produisent beaucoup. C’est moins le cépage, le sciacarello local, que la vinification, avec une légère douceur, qui domine dans le rosé de l’île de Beauté, classé premier. Au moins ce vin paraît-il «passe-partout» et le meilleur rapport qualité-prix. Même si les 2006 sont sans doute le reliquat en rayon de l’été (pluvieux!) précédent, le premier exæquo, à l’instar des autres œil-de-perdrix suisses, n’a pas souffert du stockage. Ce vin, issu d’un des premiers et plus vastes domaines cultivés en bio de Suisse, Les Coccinelles à Saint-Aubin (NE), a des qualités pour bien se tenir à table. N’était ce gaz carbonique, ce «perlant» propre aux vins blancs suisses! Et qui vient rappeler que, quel que soit le procédé de pressurage (direct, macération de quelques heures ou «saignée» sur des cuves de moût rouge), le rosé est un vin tiré de raisins à peau noire, mais vinifiés en vin blanc.

Goûter avant d’acheter

Délicats à élaborer, les rosés nécessitent une bonne technologie, par exemple pour des macérations à froid afin d’extraire des arômes ou pour contrôler les températures des cuves. Plusieurs – le 3e, Terre de Saint-Louis, le 8e, Summertime – (voir tableau) manquent de chair. Quant à ceux du Valais – très présents dans les supermarchés –, ils ne brillent guère, qu’ils soient œil-de-perdrix, donc du seul pinot noir, ou dôle blanche, une spécialité locale considérée par la loi comme un vin blanc. Et, dans les cas des 10e et 11e classés, le gaz carbonique en fait des vins d’apéritif.
Les rosés de bataille, Listel et J. P. Chenet, s’ils sont moins chers, ne valent pas tripette: au mieux plat et dilué pour le premier, sans relief et grossier pour le second. Mieux vaut donc bien choisir son rosé et, si on veut en acheter des cartons pour tenir tout l’été, en goûter plusieurs, et revenir au magasin, plutôt que d’emblée charger lourdement son caddie!

Et puis, il suffit de servir un vin très frais, qu’il soit rouge, blanc ou rosé, pour que le froid anesthésie ses défauts et… ses qualités aussi! Un rosé frais (à 5°C), au pire, désaltèrera à l’apéritif, mais risque d’être nettement moins bon à table (à 18°C).

Pierre Thomas


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