
Les livres sont trop chers
Produit français d’importation, le livre voit son prix s’envoler lorsqu’il passe la frontière. Une situation néfaste pour les consommateurs, mais surtout pour les libraires eux-mêmes.
En France, combien coûtent un kilo de bœuf, un six-pack d’eau minérale, une plaque de chocolat? Pour le consommateur suisse, difficile de le savoir sans franchir la frontière. Il lui suffit par contre d’entrer dans une librairie helvétique pour connaître le prix auquel nos voisins paient leurs livres: la loi française impose aux éditeurs d’indiquer leur prix de vente sur la couverture.
Un détail qui suscite immanquablement des remarques, telle celle de ce lecteur: «Chaque fois que j’entre dans une librairie romande et que je compare, sur le dos des livres français, le prix en euros et celui en francs suisses, je suis scandalisé!» Suivent, tout aussi logiquement, les questions: «Pourquoi les bouquins sont-ils si chers en Suisse? Pourquoi cette différence avec la France?»
Réel danger
C’est indéniable: estampillé 19,90 €, tel roman se retrouve étiqueté 40,90 fr. sur les rayons suisses – soit, au cours moyen de l’euro, 28 €. Tel autre voit son prix de 22,95 € s’alourdir pour atteindre 46,90 fr. – soit près de 32 €. Bref, inutile de multiplier
les exemples: les consommateurs ont vite fait de se rendre compte que les prix suisses sont souvent entre 20 et 35%, voire 40% plus élevés. Ce que confirment les libraires eux-mêmes: «J’ai même vu des différences de 48%», glisse Claude Jaillon, directeur de Payot.
A vrai dire, la question du prix des livres en Suisse n’est pas nouvelle. Mais avec le développement de la Fnac en Suisse romande – l’enseigne a ouvert une succursale à Lausanne début septembre – et le durcissement de la concurrence entre libraires, elle devient de plus en plus apparente. Et éditeurs, distributeurs et libraires sont presque unanimes à tirer la sonnette d’alarme: si la guerre des prix continue, certains libraires ne vont pas y survivre.
Un produit culturel
Or, le livre, hormis quelques best-sellers internationaux, n’est pas un produit de consommation comme un autre: guide de voyage ou roman, il perpétue et fait vivre la culture dans laquelle il s’inscrit. Sur le plan purement commercial, sa gestion est chère: présent en un ou deux exemplaires sur les rayons, il faut le distribuer, le stocker, éventuellement le reprendre s’il n’est pas vendu.
A cela s’ajoute la particularité du marché helvétique: dans ce pays, au réseau de librairies le plus dense du monde, le livre est surtout un produit d’importation. Chaque zone linguistique a ses caractéristiques propres, influencées par la situation dans le pays exportateur. Dans les années 70, un système d’entente sur les prix était bien en vigueur, mais la Loi sur les cartels l’a rendu illicite. Depuis lors, la pratique s’est morcelée.
• La Suisse allemande, par un accord entre libraires, applique le modèle allemand du prix imposé. Certes, la Commission de la concurrence a déclaré cet accord illicite en 1999, mais les libraires ont recouru, d’abord à la Comco, puis au Tribunal fédéral (lire encadré ci-contre).
• La Suisse romande convertit le prix français au moyen de «tabelles», sorte de cours de change du livre déterminé par l’importateur – en général une filiale de l’éditeur lui-même. Elle est aussi le fief des diffuseurs-distributeurs. Ces grossistes font l’intermédiaire entre éditeurs et libraires. Ils sont capables, par une logistique très sophistiquée, de fournir n’importe quel titre à tout libraire, dans les 24 heures. Mais pas, évidemment, à n’importe quel prix.
Chers éditeurs
«Les coûts de distribution sont très élevés, souligne Harry Allegrezza, directeur commercial de Fnac Suisse. Et c’est vrai que l’assortiment est très large. Mais cela ne justifie pas un tel écart de prix avec la France.» Directeur de l’OLF SA à Fribourg – un des plus importants distributeurs avec Diffulivre et Servidis – Patrice Fehlmann nuance: «Ce n’est pas la distribution, mais la diffusion qui est trop chère!» La diffusion, c’est-à-dire la stratégie commerciale de l’éditeur, alors que la distribution est avant tout une question de logistique.
«La différence entre prix français et suisse se justifie à hauteur de 20% par la différence des coûts de salaire, de terrain ou autres, explique Patrice Fehlmann. Les autres 15 ou 20% ressortent de l’arbitraire des éditeurs, pour des raisons purement commerciales, sans égard pour les intérêts du livre.»
Discours frondeur de la part de celui dont les principaux clients font justement partie de ces éditeurs? En réalité, le monde romand du livre sait bien que les prix les plus surfaits sont le fait de certains éditeurs, parmi les poids lourds de la branche.
Et le sentiment d’arriver à un cul-de-sac prime sur les politesses de surface. «Non seulement le consommateur suisse paie le coût de la distribution en France, inclus dans le prix français fixé par l’éditeur, dénonce Claude Jaillon, mais celui-ci majore automatiquement le prix pour les lecteurs suisses, considérés comme riches.» Autres raisons supposées à ces excès: des accords d’exclusivité de diffusion au coût exorbitant, lequel est reporté sur le prix de détail et, enfin, des stratégies commerciales ne visant que le profit à court terme...
Un monde opaque
Ce qui est sûr, c’est que ces éditeurs rapaces profitent de l’opacité du monde du livre francophone. A eux seuls, les groupes Hachette et Vivendi possèdent la plupart des grands éditeurs français, mais aussi des parts dans leurs distributeurs suisses et même dans les librairies comme Payot, ce qui facilite évidemment leur impunité. Il n’en résulte rien de bon: «Cette focalisation sur le prix des livres est très dommageable, estime Marlyse Pietri, éditrice depuis plus de 20 ans sous l’enseigne Zoé, à Carouge (GE). Lorsqu’on veut acheter un livre, on devrait le trouver partout au même prix.»
Cette guerre des prix a déjà fait des victimes: entre 1995 et 1998, un libraire suisse sur dix a déposé son bilan. Une évolution qui ne fera qu’empirer si les éditeurs gardent leur entière liberté en matière de prix, sans limite fixée par voie légale ou par accord professionnel. Selon un rapport mandaté par le Conseil fédéral, on assistera alors fatalement à la disparition des petites librairies au profit des très grandes, et des rayons «livres» des supermarchés. Les best-sellers seront moins chers, mais tous les autres plus chers... Et on ne mentionne même pas le fait qu’avec la mort des petits libraires, les petits éditeurs perdront leur principal accès au marché. Ce qui ne pourra que «tuer» les auteurs... Un scénario catastrophe pris très au sérieux par l’ensemble de la profession. Qui n’a pas l’intention de rester les bras croisés (lire encadré ci contre).
Blaise Guignard

